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Après Dada. Tristan Tzara à Zurich en 1946

Dada n’a pas de mémoire.
Un jour il est bleu, un autre jour il est
gai. Dada oublie sa montre chaque
matin et l’avale le soir.

Philippe Soupault

 

Trente ans après son apparition largement commentée sur la scène du Cabaret Voltaire, Tristan Tzara se produit à nouveau à Zurich. Le lieu: l’auditorium III de l’EPF de Zurich, où la représentation est officiellement approuvée par décret présidentiel du 19 février 1946 du Conseil des hautes écoles. En lieu et place de l’agitateur de l’ordre moral bourgeois prévu s’annonce librement un «écrivain français», qui promet de disserter sur la littérature française contemporaine avec sa contribution Le surréalisme et la crise littéraire.

Affiche publicitaire pour la conférence de Tristan Tzara à l’EPF de Zurich le 22 février 1946, fonds Carola Giedion-Welcker.

J’ai caressé l’éternité, se vante Tzara (Samuel Rosenstock) dans Signe de vie (1946) – les signes du temps ne lui ont pas non plus été épargnés. Installé à Paris dès 1919, Tzara est d’abord proche des dadaïstes, puis des surréalistes avant de rompre avec eux, puis épouse l’artiste Greta Knutson et mandate Adolf Loos pour lui construire une maison. Son recueil de poésies L’homme approximatif le consacre en 1931. En 1936, il s’engage dans la guerre civile espagnole aux côtés des Républicains. Sous différents pseudonymes, il passe ensuite les années d’occupation allemande dans le sud de la France sous la menace d’une dénonciation à la Gestapo. A la Libération, Tzara est considéré comme Poète partisan et distribue des tracts publicitaires contre des collaborateurs présumés comme Jean Giono, mais aussi contre les écrivains émigrés aux Etats-Unis comme André Breton ou Benjamin Péret. Tzara reproche à leurs critiques envers une littérature sacrifiée à la politique par les poètes de la résistance, comme énoncée dans le pamphlet de Péret intitulé Le déshonneur des poètes (1945), d’être éloignées de la réalité et dénie au mouvement surréaliste toute légitimité en faisant référence aux horreurs de la guerre qui vient de s’achever. Tzara préfère propager un «humanisme poétique» qui repose sur les exigences de son époque et dont il fait ingénieusement et acrobatiquement remonter les origines à la poésie anarchiste du dadaïsme zurichois.

Le public zurichois n’a probablement pas perçu ces disputes. Bien plus, il espère des anecdotes piquantes de l’enfant terrible d’autrefois sur les années Dada, jusqu’alors non documentées et déjà mythifiées dans les années 1930. Le critique d’art de Tat se montre consterné: «Si on a eu l’opportunité, après exactement 30 ans, de recevoir à nouveau à Zurich Tristan Tzara, le propagandiste activiste et cofondateur de Dada, ce n’est pas tant dans l’idée d’entendre des phrases-clés sur le développement de la littérature contemporaine que pour accréditer la position de Tzara envers ses "péchés de jeunesse". Cette attente-même a été déçue [...]». Selon le compte-rendu enthousiaste du Journal de Genève qui relate de «vifs applaudissements», la représentation de Tzara du 21 février au Palais de l’Athénée a été reçue très différemment par le public genevois. On semble avoir eu davantage d’attention pour les remarques actuelles de Tzara à Genève, qui a occupé une place de liaison centrale pour la production littéraire de la Résistance pendant la guerre.

C’est à l’instigation de Carola Giedion-Welcker (1893–1979) qu’a eu lieu la représentation de Tzara à Zurich. La critique d’art avait fait la connaissance du poète dans les années 1930 à Paris, puis a intégré ses poésies dans sa collection Poètes à l’écart / Anthologie der Abseitigen, sur laquelle elle travaille pendant les années de guerre (anthologie publiée chez Benteli en 1946). Elle entre encore en contact avec lui avant la fin de la guerre par l’intermédiaire de l’architecte Aldo van Eyck, qu’elle a envoyé en 1944 à Paris pour qu’il rencontre des connaissances de longue date comme Alberto Giacometti, Jean Arp et Constantin Brancusi et s’assure de leurs besoins en tant que «délégué des cercles zurichois». Informée par la revue Labyrinthe que Tzara allait donner une conférence à Genève, probablement à l’été 1945, Carola Giedion-Welcker l’encourage à faire également une station à Zurich. Dans le fonds écrit conservé à l’EPF de Zurich (gta Archiv, Siegfried Giedion) figure une lettre datée de décembre 1945, dans laquelle Tzara remercie pour l’invitation et annonce une conférence sous le titre La poésie latente et la poésie manifeste. Carola Giedion-Welcker en a semble-t-il ensuite délégué l’organisation conjointe à la Société des belles lettres de l’EPF de Zurich et à la Librairie française d’Henri Wengér située Rämistrasse 5. L’affiche publicitaire, à la typographie attrayante, a été conservée dans son fonds, ce qui laisse supposer qu’elle a assisté à la représentation.
Le commentaire à la fois définitif et ouvert d’esprit que Tzara formule dans une dédicace à Aldo van Eyck dans le recueil de poésies La main passe à propos de son intermède zurichois parle de lui-même. Daté de Zurich «le 24.II.1946», le bref envoi résonne encore: «Dada reste».